“ L’enfant dépressif n’est pas toujours triste, son humeur est instable et changeante.”

L’épisode dépressif chez l’enfant d’âge moyen (5 à 12 ans) correspond à un changement progressif mais significatif de son comportement habituel. On peut parfois aisément observer le ralentissement psychomoteur, cette forme d’inertie qui se traduit par un visage inexpressif, l’enfant étant indifférent aux stimulations externes. « Il ne s’intéresse à rien », « Il n’aime plus jouer », « Il ne sourit plus », autant de signes de la diminution voire de l’absence de plaisir dans les activités quotidiennes. Mais ces épisodes de repli sont souvent ponctués par des moments d’agitation, d’opposition, de colère. « Il dit toujours non », « Il s’énerve fortement », « Il ne peut pas rester en place », « Il refuse tout ». L’enfant dépressif n’est donc pas toujours triste, son humeur est instable et changeante, surtout lorsqu’il est soumis à des contraintes. On observe parfois des troubles de l’appétit (sélection alimentaire, comportement anorexique, grignotage ou boulimie chez le grand enfant) et du sommeil (refus du coucher). Le corps étant le théâtre privilégié de la souffrance chez l’enfant, il convient de porter une attention particulière aux manifestations somatiques comme les maux de ventre ou de tête. Des idées noires voire suicidaires peuvent être explicitement présentes et doivent toujours alerter les parents. L’altération des capacités cognitives (difficulté à penser, à rester attentif, concentré, à mémoriser) peut se manifester par l’évitement des devoirs, et à terme, l’échec scolaire, qui viendra concrétiser l’image dévalorisée qu’à l’enfant de lui-même. « De toute façon je suis nul », « J’y arrive pas », « On ne m’aime pas », « Je suis bon à rien », des phrases que l’on peut entendre, si l’on tend l’oreille. Car in fine, la dépression se caractérise aussi chez l’enfant par ses avatars favoris : une faible estime de soi et un fort sentiment de culpabilité, résultantes psychiques de l’expérience de la perte.

A noter que l’existence isolée de ces symptômes ne signe pas la présence d’une dépression. C’est leur association et leur persistance dans le temps qui pourront alarmer le parent et constituer le diagnostic, toujours posé par un professionnel, d’un épisode dépressif plus ou moins sévère.

“ Méchant, agressif, mauvais, autant de mots qui résonnent en lui comme les violents échos de ses propres croyances auto-dépréciatives.”

Il n’est pas rare que la présence de ces symptômes soit complètement ignorée de l’entourage de l’enfant. Or il est primordial de reconnaître pour l’enfant la gravité d’une souffrance dépressive qui perdure souvent des mois durant. Les symptômes peuvent alors s’accentuer et se diversifier, ce qui rendra l’exercice diagnostique encore plus ardu. Pour D. Marcelli, pédopsychiatre, les manifestations dépressives plus durables prennent souvent la forme d’une lutte contre la dépression. Irritabilité, colère voire rage, opposition, revendication, agressivité envers soi et les autres (et plus tard à l’adolescence, comportements déviants tels que vols, fugues,…) deviennent de plus en plus bruyants, masquant les affects de tristesse et s’installant même au-devant de la scène diagnostique (« Trouble oppositionnel », « Trouble déficitaire de l’attention »). Au niveau familial, on observe alors la boucle infernale de l’incompréhension parent-enfant. Ce dernier devient, dans le discours de parents eux-mêmes désemparés, un enfant « méchant », « paresseux », « bon à rien », « agressif », « mauvais », autant de mots qui résonnent en lui comme les violents échos de ses propres croyances auto-dépréciatives.

“ Dans une société où l’enfant ne peut qu’être joyeux et obéissant, il s’agit d’autoriser l’expression d’émotions saines telles que la tristesse et le chagrin comme réponses spontanées à la perte.”

Comment aider un enfant dépressif ? Nous l’avons souligné, il s’agit avant tout d’être attentif aux signes caractéristiques de la souffrance dépressive, avec pour pré-requis l’acceptation même de son existence chez l’enfant. Dans une démarche d’accompagnement et de soutien, la consultation familiale chez un psychologue ou un pédopsychiatre peut aider à identifier la nature de la dépression et les risques associés. En cas d’épisode dépressif d’allure réactionnelle (faisant suite à un évènement isolé), la simple reconnaissance et la mise en mots de la souffrance de l’enfant peuvent avoir une valeur thérapeutique. Sensibilisés, les parents seront alors guidés dans la mise en place d’aménagements relationnels et familiaux qui encourageront la disparition progressive des symptômes. Dans le cas de manifestations dépressives durables, un panel de prises en charge comme les thérapies familiales, cognitives-comportementales, ou encore les traitements médicamenteux, pourra être envisagé au cas-par-cas, avec un professionnel empathique et bienveillant.

La souffrance dépressive chez l’enfant se définit comme un ensemble de réponses émotionnelles, cognitives et comportementales à une situation de perte ou de séparation. Méconnue, banalisée ou déniée, la dépression infantile reste aujourd’hui un tabou en santé mentale. Dans une société où l’enfant ne peut qu’être joyeux et obéissant, il s’agit d’autoriser en chacun, dès le plus jeune âge, l’expression d’émotions saines telles que la tristesse et le chagrin comme réponses spontanées à la perte. A l’enfant de dire au-revoir à son animal de compagnie sans que celui-ci soit immédiatement remplacé par un nouveau, de faire le deuil de son grand-père qu’il ne reverra plus, de pleurer à l’annonce de la séparation de ses parents, de regretter son enfance à l’arrivée de la puberté… Aux parents de légitimer ces émotions sans culpabiliser l’enfant, lui permettant ainsi de les laisser doucement s’estomper. Reconnues, acceptées dans leur valeur temporaire et adaptative, les émotions qui répondent à la perte constituent de belles ressources qui ne s’opposent pas, comme on pourrait penser, à l’injonction très populaire du « positive-thinking », mais qui viennent au contraire ponctuer le développement de l’enfant et valoriser toutes ses expériences de vie.

Bibliographie :

Birmaher B., Ryan MD., Williamson DE., Brant DA., Kaufman, J. (1996). Childhood and adolescent depression : a review of the past 10 years. Part I. Journal of the American Academy of Child and Adolescent Psychiatry35(12).

Guedeney N. (1989). Les enfants de parents déprimés. Psychiatrie de l’Enfant. 32(1).

Marcelli, D. (2009). Enfance et psychopathologie. Paris: Masson.